La Low-tech de l’année !

Après un an d’exploration des low-technologies, Corentin, à bord du Nomade des Mers nous révèle quelle est, selon lui, la low-tech de l’année .. Entre le bio charbon, de dessalinisateur solaire, l’élevage de vers, les différents réchauds … la bataille fait rage ! Alors finalement, quelle est la low-tech découverte ayant le plus grand potentiel …
Encore bonne année à tous, et continuez de suivre nos aventures !

Marche ou crève – Expérience d’autonomie et menaces à bord de Nomade des Mers

Je suis avec Clément dans le Nord de Madagascar. Nous préparons notre fier bateau-laboratoire à traverser l’océan Indien jusqu’aux Maldives.

1900 miles (3500 km) dont le passage de l’équateur. Une vingtaine de jours de navigation.

Nous allons en profiter pour faire une expérience. Nous avons décidé de nous mettre sous contrainte en embarquant une quantité limitée de ressources pour nous forcer à exploiter à fond notre écosystème embarqué. Après avoir testé plus de 30 low-tech depuis 1 an, il est temps de tester notre « maxi best-of » des low-tech !

Chez Gold of Bengal nous sommes convaincus que la mise sous contrainte est un excellent stimulant pour innover.

Si Mac Gyver avait toujours eu sous la main une bombe ou un deltaplane il n’aurait jamais pensé à les fabriquer avec son chewing gum ou l’élastique de son slip.

La spiruline par exemple : pas de goût, une odeur d’algue, une consistance vaseuse. Et pourtant quand elle est l’une de nos principales sources de protéines, elle devient délicieuse et on s’en occupe comme jamais. C’est à la fin de notre traversée de l’Atlantique, quand les réserves s’amenuisaient, que nous avons inventé un nouveau système de filtration innovant.

Un peu comme le dernier morceau d’une bonne plaquette de chocolat a plus de saveur que les autres, quand on est limité en eau chaque goutte d’eau de pluie devient précieuse. Quand la base de tous les repas est de la semoule aux haricots, les feuilles de blettes qu’on récolte dans la serre, au lieu de faire remonter des relents des épinards de la cantine de l’école, font vibrer les papilles, et on se creuse la tête pour qu’elles poussent plus vite.

Bref nous comptons sur cette traversée pour révolutionner notre petit écosystème!

Nos calculs, dont un résumé est illustré sur le schéma ci-dessus, nous ont mis en confiance. Par contre nous aurons 4 sérieux obstacles à affronter pour ne pas perdre nos dents ou nous entretuer :

1- Les rats. ils ont envahi le bateau lors de notre dernière escale. Ils mangent les pousses d’amarante et de pourpier, c’est très énervant, et ça peut nous priver d’une source nécessaire de vitamines et minéraux.

2- « IL ». « IL » est une chose invisible et inodore qui se propage partout. Une sorte de fantôme qui peut même entrer dans des espaces clos. « IL » laisse toujours derrière lui des sortes de fils d’araignées. Et le problème c’est qu’IL semble manger les oeufs de nos vers de farine. Depuis des semaines nous n’avons plus d’éclosions. La pyramide des âges de notre élevage commence à ressembler à celle de la France. Or nous comptons sur les larves de ténébrions pour nous apporter 10% de nos protéines.

3- Les poules. Elles passent de plus en plus de temps à se dorer au soleil, contemplatives. Pas un oeuf depuis 10 jours. Je viens d’avoir une info de ma grand mère : « une poule pond avec son bec ». Traduction : il faut les nourrir d’avantage. Ca revient à prendre le risque d’augmenter leur revenu minimum, sans savoir si cela va augmenter le PIB du poulailler. En attendant on va embarquer une boite d’oeufs pour les rendre jalouses.

4- Les haricots. Nous n’avons pas pris le temps de goûter les haricots secs d’une espèce inconnue que nous avons achetés et allons manger à tous les repas. J’espère qu’ils sont bons.

La tension est palpable à bord de Nomade des Mers. Dans 20 jours ce sera différent. Reste à voir ce qui va changer…

Bien à vous,

Clément, Corentin, les poules, les vers, la spiruline, les rats et « IL ».

Rencontre : Lova Nantenaina

Lova Nantenaina est un réalisateur malgache auteur du film documentaire « Ady Gasy – les chinois fabriquent les objets, les malgaches les réparent » diffusé 2014. Par le film documentaire il souhaite donner une autre image de son pays. Interview avec un artiste engagé.

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Salut, OK je me lance :

Comment avez-vous eu l’idée de faire un documentaire sur les systèmes débrouilles de Madagascar ?

Cette idée est venue après mon retour au pays en 2010. J’étais étonné de ressentir de la tristesse et de la colère en voyant mon pays. Et c’est en essayant de comprendre ces sentiments là que je me suis dit qu’il faut qu’on arrête de voir le pays comme un problème. Des spécialistes font déjà ce travail là et ils sont bien payés pour répéter la même rengaine « votre pays est pauvre ». J’ai décidé de voir le pays comme un formidable laboratoire d’innovation et de créativité. J’étais parti en repérage de mon film avec l’idée que s’il y avait une grosse crise mondiale qui aplatissais l’économie, ceux qui ont l’habitude de se débrouiller dans des situations difficiles s’en sortiraient un peu mieux que les autres. Ils deviendraient des experts. Bien évidement, je ne souhaite pas une telle situation, mais il faut aussi de temps en temps voir les choses autrement pour changer de perspectives.

Pourquoi est-ce une thématique qui vous tient à coeur ?

Cette thématique me tient à coeur parce que notre pays peut encore choisir quelle direction on veut prendre en terme de développement. On connait maintenant la limite du développement à tout prix et les dégâts causés par le consumérisme sur notre planète. Il serait dommage de reproduire l’erreur de ceux que l’on croyait être des “pays modèles”, parce que nous pouvons encore faire machine arrière. La deuxième raison importante c’est aussi de redonner confiance à tout ce monde qui vit dans ce grand laboratoire d’innovation qu’est Madagascar. Ici, on associe encore le recyclage et le low-tech à la pauvreté, alors qu’ailleurs c’est une fierté. On criminalise, on chasse et on est condescendant envers nos compatriotes qui inventent parce qu’on aime acheter des objets ou des machines importés. Notre vision du monde est colonisée. C’est la volonté de renverser cette tendance qui semble inéluctable qui m’a poussé à filmer ces réalités. Et enfin, si toutes les formules productivistes qui ne respectent pas l’environnement et notre identité ont marché, on ne sera pas dans cette situation. J’aimerais que ces experts qui prônent ces théories économiques changent de disque. Ici la phrase « se serrer la ceinture” ne veut plus rien dire, les gens le font depuis belle lurette. Et l’avenir est entre les mains de ces gens que l’on croyait incapables parce qu’ils bricolent. Toute révolution est partie d’une expérimentation, de recherche, à une toute petite échelle avant d’être adoptée par le grand nombre. Je reste persuadé qu’on est même en avance sur ce plan là et qu’il faut sensibiliser nos intellectuels, ceux qui ont été formaté par une seule vision du monde et de l’économie.

Pensez-vous que ces systèmes ont un avenir à Madagascar et dans d’autres parties du monde ?

Si on ne favorise pas la diffusion de ces innovations appropriées à notre vision du monde, elles risquent de disparaître. Les intellectuels qui n’ont aucun recul sur ce qu’ils ont appris à l’étranger répètent toujours la même vision du monde sans chercher à comprendre qui ils sont et d’où ils viennent et c’est pour cette raison que ces trouvailles ne vont pas être connues par des gens qui en ont pourtant vraiment besoin. Ici ce n’est pas juste une question de mode, pour certains d’entre nous c’est un mode de pensée : le Ady Gasy.

Mon prochain film est une déclinaison de l’univers de Ady Gasy chez les enfants. Je vais montrer qu’étant petits les malgaches sont déjà éduqués à fabriquer leurs propres jouets. Il y en a encore à la campagne et de moins en moins en ville. Il y aura un projet transmédia qui va sortir, si tout va bien en 2017. Il s’intitule « A toi de jouer ».

Vous pouvez visionner son dernier documentaire
« Ady Gasy » en VOD sur Vimeo
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Waterworld, sans les méchants.

Bernard Van den Broek, 56 ans, expert comptable a rejoint le Nomade des Mers du 23 décembre au 1er janvier. Si vous le croisez ne vous fiez pas à son costume, car tel un ange gardien c’est lui qui prodigue conseils, météo et orientation à l’équipage, depuis un gratte-ciel de la Défense. C’est notre routeur ! Il faut dire qu’il connait le bateau, puisqu’il lui a fait parcourir le monde pendant un an avec sa femme et ses 4 enfants. Carnet de bord d’un capitaine venu retrouver pour les fêtes son « Cyrano » désormais « Nomade des Mers ». 

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Nomade des Mers, pour le parisien qui débarque tout juste de la Capitale, c’est un choc !

Un mélange de rusticité et de sophistication qui me rappelle étrangement le bateau du film Waterworld. Vous savez le trimaran reformaté pour survivre après la montée des eaux sur notre planète où l’eau douce et la terre sont devenues des denrées précieuses.

Ce qui frappe tout de suite, ce sont les deux réchauds en ferraille dans le cockpit, devenu « cook stove » car c’est ici que l’on y fait la cuisine, avec le sac de charbon pour l’un et le sac de bois pour l’autre. Il y a aussi un amoncellement de gamelles et autres casseroles un peu noircies compte tenu de l’approche basique de la cuisson.

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A l’arrière, toujours les trois poules, dont l’une est quand même une authentique bretonne de Muzillac, Camandine.
« – Tiens Coco, Pourquoi Camandine ?
– En fait il y avait Camille et Amandine mais l’une d’entre elle n’a pas survécu à la tempête d’Atlantique Sud. Comme on ne sait pas laquelle des deux, elles ont été fusionnées… »
Me voici dans l’ambiance !

A l’intérieur c’est la végétation qui domine, comme dans le film, mais là ce sont de belles lignes de pousses vertes, dont certaines atteignent allègrement 40 ou 50 centimètres, alignées dans des tubes de PVC astucieusement découpés pour les transformer en jardinières optimisées. Bienvenue dans les Low-Techs !

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Ici c’est Corentin dans le rôle de Kevin Costner. Coco, déjà l’âge du Christ, même allure athlétique et acétique, même charisme auprès de ses disciples, mais notre sauveur du 21ème siècle fait pourtant beaucoup plus jeune que l’autre. C’est vrai que la barbe ça vieillit. A la différence du film, ici il n’y a pas de méchants qui tournent avec leurs scooters des mers, que des gentils, des vraiment sympas ; Hugo, quand même 1m96, qu’il a été contraint de faire rentrer dans la cabine arrière bâbord qu’il partage avec le très urbain Louis-Marie, pas vraiment plus petit. Et enfin Elina, jolies yeux bleus et charmant sourire. Non, ils n’ont vraiment pas des têtes de méchants ceux-là.

équipage

A Tuléar, nous sommes au bout d’une interminable jetée, construite pour accueillir les marchandises et amarrer les quelques bateaux de passage. La chaleur est accablante pour le parisien palot et déjà entré dans l’hiver. On ne tarde pas à mettre le cap sur Ifaty, une quinzaine de milles plus au Nord. Ce soir c’est Noël, il nous faut un bon repas et bien sûr un bon gâteau. Problème, le beau four qui équipait mon ancien navire a été emporté par l’épuration stalinienne voulue par l’équipe de préparation et son chef suprême pour atteindre la sobriété heureuse des low-techs. Mais mes camarades de cette aventure ont plus d’un tour dans leur sac, ils ont déniché un four solaire. Et vive les low-techs ! Nous voici donc lancés dans la confection d’un gâteau au chocolat, rendu possible grâce à quelques plaques de chocolat français emportées prudemment pour cette aventure vers l’inconnu. Le maintien de l’édifice en contreplaqué et plaques réfléchissantes est une certaine gageure pendant cette navigation courte mais un peu mouvementée quand même. On mesure la température à l’intérieur du four – et oui, il y a plein de capteurs et d’appareils de mesure sur Nomade, rusticité mais sophistication – 60 degrés, pas mal ! On découvre que quatre heures à 60 degrés, ce n’est pas équivalent à 20 minutes à 180 degrés … Pas grave, ce soir ce sera mousse au chocolat !

four solaire

Soirée de Noël au mouillage, un peu loin de la côte défendue par ses patates de corail, dans un calme parfait. On se régale de bonnes choses et même d’un foie gras malgache, à l’exception de notre cher Coco devenu résolument végétarien avec une discipline de fer. Enfin tout est relatif, car il décide de faire une exception à la règle pour consommer un plat de fête à ses yeux, des larves qu’il élève avec amour depuis le départ ; sélection d’une belle centaine de ces jolis vers qui s’agitent, ébouillantage (il ne faut quand même pas les faire souffrir) et confection d’un pâté avec quelques assaisonnements. Et bien figurez-vous que malgré ma réticence, j’ai essayé et que ce n’était pas mauvais du tout !

Veillée de Noël tout comme il faut avec Hugo à la guitare, Corentin à la flûte et Louis-Marie au didgeridoo (made in PVC). Je découvre que Coco est un grand musicien capable de sortir toutes sortes de mélodies à partir d’un simple tube, vraiment très low-tech, d’origine irlandaise (un tin whistle). Les moments choisis pour ces inspirations soudaines qui doivent être illustrés sans attendre avec son charmant pipeau, sont parfois inattendus, comme par exemple à la sortie de la passe d’Ifaty alors que nous sommes au milieu de magnifiques rouleaux de 3 à 4 mètres déferlants juste à côté du bateau. C’est ça un vrai artiste !

Corentin à la flute

Le sujet essentiel de cette escale à Madagascar fut la spiruline que certains entrepreneurs s’emploient à produire dans la région de Tuléar en particulier. Un outil de production de spiruline a nécessairement été imaginé et conçu à bord avec jerrican, circuit de tuyaux et système de pompage. Et comme il a fallu mesurer le taux de spiruline, là encore les cerveaux ont chauffé pour fabriquer avec une led et un capteur d’intensité de lumière un instrument de mesure d’intensité. Chapeau !

A Madagascar nous nous sommes aussi émerveillés de tous ces voiliers de travail qui, outre la pêche, assurent une bonne partie du transport de marchandises. Beaucoup de pirogues à balancier très rapides malgré leurs voiles rustiques, mais aussi de très jolis boutres gréés en goélette. La plupart sont construits à Belo-sur-mer, endroit magnifique, parfaitement approprié pour la construction, la mise à l’eau et l’échouage, et dont l’origine remonte à l’installation d’un breton – Enasse Joachim – à la fin du XIXème siècle. Une des plus belles escales pour Nomade des mers.

botry malagasy

Voilà, c’est l’histoire d’un vieux – enfin pas tout à fait, juste « vintage », comme c’est écrit sur son Tshirt – qui voulait découvrir ce qu’il y avait derrière cette bande de jeunes qu’il tentait de guider d’un peu de routage météo depuis quelques mois. J’y ai découvert la recherche permanente de nouvelles idées et de nouvelles solutions. « L’innovation par la contrainte », la litanie d’Eric Bellion sur le Vendée Globe, un concept dont on comprend véritablement le sens ici. Et tout cela avec bienveillance, confiance, optimisme et positivité.

Je peux l’affirmer, le monde tournerait bien mieux s’il y en avait davantage comme eux !

Bernard Van den Broek